Une vie manifeste

 

Quatre-vingt-six minutes d’archives politiques et cinématographiques pour éclairer la vie de Michèle Firk, critique, cinéaste et militante révolutionnaire. Avec Une vie manifeste, présenté à Cannes Classics, Jean-Gabriel Périot fait d’un portrait élégiaque un cinétract étincelant de vie.

Pourquoi les archives politiques sont-elles si bouleversantes ? Il y a 20 ans, Eût-elle été criminelle permettait à Jean-Gabriel Périot, dans un court-métrage chargé de colère, de retourner les images des femmes tondues à la Libération contre leurs agresseurs, ces « héros sans imagination », pour reprendre les mots de Marguerite Duras. Duras, Alice Diop la citait justement dans Saint Omer quand, à son tour, la réalisatrice réactivait le souvenir de ces femmes brutalisées à la fin de la guerre, pour faire de ces figures jadis couvertes d’opprobre, de véritables « sujets en état de grâce ». Liés par ces gros plans comme des manifestants par un mot d’ordre, voilà Périot et Diop réunis dans un film d’archives ; elle à la voix, lui au montage et à la réalisation. Et quel film ! Consacré à la vie, aux idéaux et aux combats – lesquels, c’est peu de le dire, ont tendance à se confondre – de la critique, cinéaste et militante Michèle Firk, Une vie manifeste est obsédé par un défi : celui de régler son pas sur celui des battements de cœur de son héroïne. Car c’en est bien une, d’héroïne. Enfant juive sous l’Occupation, Firk s’affirme, toute son existence, comme une combattante perpétuelle. C’est une diplômée de l’IDHEC (ex-Fémis) atterrée par l’embourgeoisement du cinéma français, au point de railler la Nouvelle Vague, ce mouvement « contre le cinéma de papa » devenu « cinéma de fils à papa ». C’est une anticolonialiste qui se fera passeuse de valises pendant la guerre d’Algérie. Ou une amoureuse clandestine de Cuba et du Guatemala, brasiers d’alors des révolutions latines, que Michelle Firk rejoindra – et pas vraiment pour faire du tourisme.

Pour raconter la vie de Firk, Périot convoque bien sûr la documentation confiée par les proches de la militante. Mais il mobilise surtout des extraits de tous ces films avec lesquels la cinéphile a pu avoir un lien, qu’il fût concret, critique ou poétique. Non pas pour illustrer – pitié, non – mais bien pour dialoguer avec les choix de l’intellectuelle. Ainsi, les plans de Nuit et Brouillard ou d’Algérie année zéro se mêlent à ceux, plus inattendus, de Rashomon, d’Et Dieu… créa la femme ou aux Vacances de monsieur Hulot. C’est le caractère jubilatoire du montage de Périot, lequel ne perd jamais de vue le plaisir qu’avait Firk à voir des films, et ne craint pas non plus de marier le cinéma avec une certaine idée du lyrisme militant ; comme lorsqu’il ressuscite le chant légendaire de Carlos Puebla consacré au Che pour l’associer aux images de la mort de ce dernier, photographié comme un Christ avant sa mise au tombeau.

Pour électriser toute cette imagerie, il y a donc les voix d’Alice Diop et celle, à la fraîcheur plus décalée, de Nadia Tereszkiewicz. Mais si on préfère insister sur le timbre de la réalisatrice de Nous, c’est parce que, dans cette correspondance épistolaire que compose le texte de Périot interprété par Diop, il y a sans doute un indice sur les intentions finales du film. S’adressant à Firk en la tutoyant, Diop engage une conversation avec elle, de cinéaste à cinéaste, ou d’une figure contemporaine à une militante qui voulait secouer ses contemporains. Quand on voit soudain apparaître le portrait magnifique de Michèle Firk, fixant l’objectif et les spectateurs, il n’y a plus de doute possible : des combats de l’après-guerre aux luttes qui animent le monde actuel, ce ne sont pas tant nous qui regardons ces archives, mais bien les archives qui nous regardent. Et qui semblent nous demander : et maintenant, qu’attendez-vous pour agir, à votre tour ?

 

Benjamin Cataliotti
So Film
14 mai 2026
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